Quand l’écriture sauve : Un flic raconte Marseille

La dauphine des villes de France est malade, moribonde même. C’est dans cette ville que j’ai vu le jour, un matin d’octobre lorsque la pluie s’est installée pour laver les ruelles étroites et encombrées d’automobiles mal stationnées. Lorsque des trombes d’eau tombent sans parvenir à laver le sang caillé dans les caniveaux.

L’enfance dans une cité en mutation (années 60-70)

J’ai grandi dans le centre ville puis dans les quartiers situés au nord de l’agglomération. Des champs avaient été rachetés à des agriculteurs pour y construire des programmes immobiliers de grande envergure. C’était dans les années 60. Il fallait loger les rapatriés d’Algérie et les innombrables immigrés italiens, espagnols ou arméniens.

A cette époque les cités étaient bourgeoises, on y vivait bien avec un pouvoir d’achat moyen mais avec un loyer raisonnable. Nous, alors enfants avons appris à vivre ensemble. Les différentes communautés cohabitaient sereinement jusqu’au milieu des années 70 où le premier choc pétrolier à donné un coup de semonce à l’économie et aux salaires des ouvriers.

L’invasion de la drogue et la descente aux enfers (années 80-90)

J’ai souvenir d’avoir assisté à l’arrivée de la drogue dans les cités, cette satané drogue n’était pas raffinée dans d’autres horizons, elle s’achetait chez le revendeur de cycles et servait à réparer les chambres à air. Mes camarades ont commencé à renifler des tubes entiers de colle à rustines qu’ils vidaient dans de petites sachets de plastique pour venir ensuite se l’appliquer sur le nez. Les émanations de ce produit les rendaient dingue et devaient ravager leurs neurones. Mais cette colle a rapidement laissé la place à la résine de cannabis mais surtout à l’herbe de marijuana. Je contemplais ce désastre sans y prendre part. J’avais compris que nous n’étions qu’aux prémices d’un grand bouleversement et d’une immense catastrophe.

A la fin des années 80 c’était l’héroïne la reine, elle détruisait tout un pan de notre jeunesse et véhiculait un virus terrible. Il a fallu plus de dix ans pour que l’héroïne se ringardise et laisse la place à la résine de cannabis et à la cocaïne. D’abord consommée par une certaine classe sociale plutôt aisée la coke se démocratisait très vite tout en perdant de sa pureté. Dans ces années là le chômage était à plus de trois millions et notre économie était en berne pour donner un terreau fertile à une prolifération de la drogue. Les cités devenaient des coupes gorges et je partais à l’armée.

« C’est indéniablement la chute du mur de Berlin qui a permis à la Kalachnikov de faire son entrée dans la ville. »

– Marc La Mola

A mon retour je n’ai pas reconnu ma cité et je n’ai retrouvé qu’une infime partie de mes amis. Les uns étaient mort d’overdose, d’autres du SIDA et les derniers croupissaient en prison. Le ton était donné et nous n’étions qu’au début des années 90.

C’est indéniablement la chute du mur de Berlin qui a permis à la Kalachnikov de faire son entrée dans la ville. Elle détrônait rapidement la bouillabaisse pour faire de Marseille la ville de l’AK 47 et plus celle de marcel Pagnol.

Depuis j’ai quitté ma ville pour l’arrière pays bien plus calme et moins dangereux. Car Marseille est dangereuse dans tous les sens du terme, y vivre est risqué, y travailler vous expose au racket ou à la corruption. Cette ville est défigurée.

Policier dans une ville défigurée : l’écriture comme salut

Et c’est pourtant là que j’ai fait ma carrière de policier, dans les quartiers nord et à l’hôtel de police central, l’évêché. De la brigade criminelle à la brigade de sûreté j’ai baigné dans la fange et dans le drame. Mais ce n’est que quelques années plus tard que j’ai réalisé ce que j’avais vécu, ce que j’avais pris dans la gueule. Les tiroirs de mon crâne ont fini par déborder de saloperies et de colère. La colère d’avoir assister à une rapide chute de ma ville dans les abysses d’une criminalité ingérable.

Alors je me suis à écrire, à écrire encore pour mettre sur le papier ce que j’avais vécu.

L’écriture m’a sans doute sauvé la vie… Sauvera t-elle ma ville ?

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